12.06.2008
René Girard et la théorie mimétique(2)
L’imitation des désirs conduit souvent à la rivalité. Exacerbée, cette rivalité produit un emballement mimétique ou une crise mimétique et l’apparition du mécanisme du bouc-émissaire selon le vocabulaire de Girard.
La crise mimétique est une escalade de la violence se développant selon le processus suivant : « si autrui est semblable à moi et que je le crains, alors je sais que je le crains également et qu’il risque de m’attaquer ; j’ai donc tout intérêt à l’attaquer le premier ; mais comme autrui fait le même raisonnement, nous nous jetons immédiatement l’un sur l’autre, et c’est alors que, si rien ne vient s’opposer, surgit la guerre du « tous contre tous » (Ramond, p. 9-10).
A l’échelle d’une société, une crise mimétique suppose l’affaiblissement des institutions, des lois, des interdits, bref, une crise de l’ordre ou des hiérarchies qui la régissent , un retour à l’indifférenciation entre les hommes qui en font partie. La violence mimétique va se propager dans une société comme par contagion. Les épidémies et leurs conséquences sur un groupe humain sont d’ailleurs d’excellents exemples de crises mimétiques et, selon Girard, les épidémies qui apparaissent dans de nombreux mythes ou romans doivent être prises comme la « métaphorisation » de véritables crises mimétiques.
Une société en prise à une crise mimétique a alors toutes les chances – à moins que la crise la fasse disparaître – de générer un mécanisme de défense ou de « résolution du conflit », le mécanisme du bouc émissaire.
Ce mécanisme se déroulerait en sept temps que nous résumons ci-dessous (Ramond p. 5-6) :
1. Une société est aux prises avec de graves difficultés qui mettent en péril son existence (famine, épidémie, etc.) car elles génèrent des confits internes, une crise mimétique, un cycle de violences réciproques.
2. Sans raison définissable – mais pas tout à fait au hasard – la violence du groupe va se polariser sur un seul individu qui sera rendu responsable de la crise dont souffre le groupe. Cet individu a toutes les chances d’être différent des autres : étranger, handicapé, marginal, difforme, etc.
3. Cet individu est mis à mort collectivement. Nous pouvons parler de lynchage collectif, sous la forme d’une lapidation par exemple
4. Par ce lynchage ou meurtre collectif, le groupe retrouve « miraculeusement » unité, paix et stabilité.
5. Ce retour à la paix et à la stabilité conforte le groupe que la victime émissaire était bien coupable des difficultés qu’il subissait.
6. Paradoxalement, le groupe va éprouver de la reconnaissance et de la gratitude pour celui dont la mort a permis sa survie. Le groupe va faire de la victime un dieu ou un héros en produisant le récit des événements. Ces récits sont les mythes.
7. Avec ces récits fondateurs, les mythes, vont paraître immédiatement les rituels, dont bien sûr les rites sacrificiels, qui sont à considérer comme une répétition de la crise et de sa résolution.
Donc, selon Girard, et c’est là son hypothèse fondamentale, c’est à partir de crises mimétiques ayant conduit à la naissance de mythes et de rites que se sont développées les religions ainsi que la culture et l’humanité. Pour Girard, l’humanité est donc née de la répétition innombrable du mécanisme du bouc émissaire, c’est à dire de l’expulsion de la violence par la violence.
W.
Sources : Oeuvres de René Girard, La violence et le sacré (1972) ; Le bouc émissaire (1982) et Charles Ramond, Le vocabulaire de Girard, Paris, Ellipse, 2005
14:26 Publié dans René Girard | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : religions, philosophie, anthropologie
10.06.2008
René Girard et la théorie mimétique
C’est dans Mensonge romantique et vérité romanesque (1961)que René Girard expose pour la première fois les bases de la théorie mimétique. Selon lui, le « mensonge romantique » est l’illusion que nos désirs seraient profondément personnels, individuels et singuliers. Mais de grands auteurs tels que Cervantès, Shakespeare, Dostoïevski, Stendhal, Flaubert et Proust apportent selon Girard un démenti à l’illusion ou au « mensonge romantique » en exprimant la « vérité romanesque » d’un désir mimétique dicté par l’imitation d’un modèle. C’est par exemple le désir de Don Quichotte d’imiter les chevaliers du Moyen-Âge, le désir de Emma Bovary d’imiter les héroïnes des romans qu’elle lit, le désir de Julien Sorel d’imiter Napoléon. Quant aux snobs proustiens, ils ne vivent que par l’imitation des aristocrates qu’ils fréquentent. C’est peut-être chez Dostoïevski que le désir mimétique est le plus explicite. Le héros de son Eternel mari ne désire que les femmes que son meilleur ami désire lui-même.
Le sujet imite le désir d’un autre, le modèle ou mieux d’un médiateur selon le vocabulaire girardien. L’objet du désir lui-même est presque indifférent. Il n’est pas tant désiré pour lui-même que désirable car désiré par un autre, le médiateur. Et c’est cet autre que le sujet va s’efforcer d’imiter.
Ce désir mimétique s’inscrit donc dans un triangle dont les angles sont le sujet, l’objet et le médiateur. Nous désirons donc ce que désire le modèle ou le médiateur. Le désir se fait ou naît par le biais d’une médiation.
René Girard distingue ensuite deux sortes de médiations, la médiation interne et la médiation externe.
Commençons par la médiation externe. C’est celle de Don Quichotte par exemple qui essaie d’imiter les chevaliers médiévaux et plus particulièrement Amadis de Gaule. Dans ce cas, le médiateur est éloigné dans le temps et l’espace, il est même imaginaire. Comme c’est également le cas avec Julien Sorel et Napoléon, il ne peut y avoir de rivalité entre le sujet et son modèle.
Par contre, dans la médiation interne, il va y avoir rivalité et conflit entre le sujet et le modèle, comme c’est le cas entre l’Eternel mari de Dostoïevski et son meilleur ami.
Dans la suite de son oeuvre, René Girard n’utilisera cependant plus cette distinction entre médiation interne et médiation externe. Ces deux concepts posent en effet quelques problèmes. Parmi d’autres difficultés sur lesquelles nous ne nous attarderons par, il est tout d’abord parfois difficile de faire la distinction entre une médiation interne et une médiation externe. D’autre part, si la médiation externe semble d’abord connotée positivement à l’inverse de la médiation interne, la première peut être cependant négative et rendre malheureux (comme Don Quichotte) et la deuxième positive, à l’exemple de l’enfant imitant ses parents.
René Girard continue cependant à développer sa théorie du désir mimétique – nous abandonnerons désormais la distinction interne/externe – en introduisant la notion médiation double ou réciproque.
La médiation double se produit lorsque le désir mimétique s’emballe réciproquement entre le sujet et son modèle. Imité, le modèle se retrouve en position d’imiter à son tour celui qui l’imite car la rivalité mimétique va rendre les rivaux identiques, ils vont alors s’efforcer de se distinguer l’un de l’autre en cherchant chacun à occuper la position de modèle.
Cet emballement mimétique produit ce que René Girard appelle une crise mimétique.
(A suivre)
W.
Sources : Oeuvres de René Girard et Charles Ramond, Le vocabulaire de Girard, Paris, Ellipse, 2005
13:55 Publié dans René Girard | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rené girard, théorie mimétique, christianisme, littérature, philosophie, religion, anthropologie

